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CAHIERS D'IENA #1: LA LAÏCITE

En Marche ! – Comité Iena,1er juin 2018.

I. Première intervenante : Clémence Rouvier, théologienne et référente LaREM28.
"Le caractère laïque est bien à la République ce que la liberté religieuse est à la religion"

Quand j’entends tous les jours dans les media des phrases du genre : « la religion c’est la sphère du privé », je me dis que le bien précieux et unique de notre République dite « laïque, démocratique et sociale » depuis 1946 est méconnu. Et qu’à cause de cette méconnaissance, la place des croyants et de leur culte dans le cadre de la laïcité est également méconnue.
Or, en République, l’émancipation de la personne se fonde sur les valeurs de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Et elle peut se vivre sous différentes formes, spirituelles ou humanistes aussi bien, c’est cela que nous avons à défendre.


Il se trouve que nous avons la chance d’avoir la loi du 9 décembre 1905 qui pose un cadre juridique qui nous l’assure. La République « assure la liberté de conscience » et « garantit le libre exercice des cultes » sous les seules restrictions édictées ci-après « dans l’intérêt de l’ordre public », dit le premier article.
Le caractère laïque est bien à la République ce que la liberté religieuse est à la religion : la garantie d’une égalité des droits fondée sur la liberté de conscience. Chacun est maître de son for intérieur. Une seule réserve au principe : l’intérêt de l’ordre public. C’est le socle fondateur des libertés de conscience.
Et ce socle nous le vivons tous les jours. C’est un peu comme une patinoire où tout le monde peut venir patiner à condition qu’il mette des patins et qu’il respecte l’espace de patinage de son voisin. Il peut choisir n’importe quelle marque de patin ou en préférer sans marque, c’est pareil. Et il peut changer de patins quand il en a envie. Personne ne peut lui imposer une marque de patin, il peut même avoir une paire de patins syncrétistes. C’est au choix.
La patinoire c’est notre espace commun et la glace de la patinoire c’est la laïcité, ce socle qui permet de glisser différemment ensemble, c’est le principe de la plus grande liberté d’expressions et de convictions selon sa conscience, dont la seule limite ressort du respect des droits de l’homme.  


La loi met ainsi à égalité le droit de croire ou de ne pas croire, les articles 31 et 32 prévoient les mêmes peines, s’il y a atteinte à chacun de ces droits. L’expression des convictions qu’elles soient religieuses, anti-religieuses, ou a-religieuses, selon la conscience de chacun, peut être rendu publique, au même titre que des convictions politiques, syndicales, ou philosophiques. Le culte, avec ses signes personnels et ses célébrations collectives, est autorisé publiquement en pleine liberté d’exercice, sans autorisation préalable. Rien de cantonné au privé dans tout cela.

Pour que le socle tienne et que la glace de la patinoire ne fonde pas sous le soleil, la République doit rester un terrain neutre. Elle « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » dit l’article 2.  Sa neutralité est la garantie même de la liberté. L’Etat, c’est-à-dire tous les agents publics, à tous les niveaux, sont soumis à cette obligation de neutralité.


Ce qui était très libéral en 1905, c’était de séparer d’un côté la partie édifice à la charge des collectivités locales – 40 000 bâtiments et 80 cathédrales – et de laisser de l’autre côté la liberté de la gestion du culte aux religions sous forme d’association cultuelle ou d’association loi de 1901. Emile Combes aurait préféré garder le contrôle sur les cultes et reléguer les convictions à la sphère privée. Ce n‘est pas la proposition qui a été votée à l’AN après une des plus longues délibérations de la Chambre. Avec Aristide Briand, le rapport au religieux se libéralise, et la célèbre formule auquel il se réfère « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » s’applique, en laissant aux individus le choix et la gestion de leur destinée spirituelle.


Voilà qu’aujourd’hui ce compromis historique de 1905 est bousculé par de nouveaux comportements religieux. Inutile de vous rappeler la multiplication des signes ostensibles de nature religieuse qui ont éclos ces dernières années et qui viennent perturber la vie commune dans la rue, à la piscine, à l’hôpital, au lycée, à la cantine, sur certaines places publiques et jusque dans les mairies !
Aujourd’hui chacun veut montrer sa position dans l’espace partagé. Le lieu de vie commun jusqu’alors sans réalité juridique est devenu un lieu de droits à respecter où l’Etat peut exercer un droit de regard. Ce qu’on appelle l’espace public. La notion a émergé en 2007-2008 dans une commission du Haut conseil de l’intégration sous la présidence du député européen Gaubert. Elle a permis la loi du 11 octobre 2010 qui interdit la dissimulation du visage dans l’espace public et dont l’exposé des motifs indique le respect « des conditions minimales de la vie en commun ».


Il ne faudrait pas confondre espace public, espace administratif ou espace social. L’espace public, c’est l’espace simplement partagé par tous : la rue, la forêt, la plage, par exemple. Et pas comme on pourrait le croire, l’espace des collectivités locales, des services publics, et des lieux de service public où la neutralité des agents est de mise ou encore notre lieu de travail ou de réunion associative qui sont conditionnés pour leur part à des règles d’hygiène et de sécurité et de non prosélytisme.
Certains voudraient voir l’espace public totalement neutralisé. Et bien, ce serait contraire à l’esprit de la loi qui ne neutralise jamais l’expression du citoyen. Au contraire, l’espace public peut être pensé comme un lieu d’apprentissage, une pédagogie pour le vivre ensemble. Ricoeur avait écrit un article en 2004 en ce sens. Patrick Weil dans Le Monde reprend « le jeune, dans l’espace public, constate que sa sœur, son frère, ses copains ou ses voisins ne partageant pas toujours la même idée par rapport à la religion, il doit faire des compromis ».

Essayons de comprendre la nature du problème. Le problème à mon avis ne vient pas tant du caractère religieux du signe que de la nouvelle donne à laquelle ces signes correspondent. On a simplement changé de paradigme.
Chez les grecs et jusqu’au moyen-âge, on pense de manière hiérarchique, de bas en haut, les dieux narguent les hommes du haut de l’Olympe, le paradis est toujours céleste et les damnés vivent sous terre. On pense par localisation. Puis avec Galilée et Descartes, on pense Dieu dans l’infiniment grand, et on le relègue du côté de l’incompréhensible. On pense par l’étendue. Avec la modernité et Hobbes, on part de faits observables chez l‘homme et non plus d’un imaginaire divin. On se soucie seulement de l’homme croyant en Dieu, que l’on sépare de Dieu.  


Aujourd’hui, on pense bien différemment. Ce n’est plus en haut ou en bas, l’infiniment grand ou l’infiniment petit, ou une séparation, on pense selon l’emplacement. L’emplacement, c’est comme quand je me gare sur une place de parking. Sans place, je suis hors sol, totalement virtuelle. Si je suis corporellement garée, implantée, placée, c’est-à-dire dans une langue, une culture, un espace, une société, une histoire, une vie tout court, alors je peux déployer mes connexions avec les autres places. On pense donc par treillis, par voisinages, par réseau.


Je n’ai plus besoin des dieux de l’Olympe, du prêtre ou du savant, mais seulement de mon interprétation de la situation, qui puise dans les variables religieuses et/ou culturelles tout à la fois et au choix, et qui de fait devient mon propre miel. (« la démocratie des identités ») Plus je vais être capable de me faire l’interprète de ma place, plus j’aurai de chances de me faire entendre, je n’ai pas besoin de vous faire un dessin. J’ai donc tout intérêt par exemple à avoir une voiture haute qui prend de la place, prête à braver tous les espaces mêmes les plus hostiles alors même que j’habite en ville…


Dans l’espace public, j’ai besoin d’être repéré pour dire ce que je suis et ce que je suis capable d’être, quitte à forcer le trait. La burqa, le burkini qui nous vient d’Australie, la guimpe, la soutane, les seins nus des femens, par exemple sont autant de signes identitaires. Ils forcent l’espace public à les reconnaître comme tels pour exister pas seulement en tant que français mais aussi en tant que musulman, chrétien, ou féministe athée.


L’invention de nouvelles manières de vivre cet espace, sont autant de revendication d’un droit à l’espace entendu comme de nouveaux modes de production de valeurs. C’est un peu une nouvelle Babylone, une nouvelle tour de Babel érigée en territoire français au grand dam des héritiers d’une laïcité de combat anti-religieuse.
Et le risque, d’une certaine manière, c’est soit la dislocation, la fragmentation, et l’impossibilité de bâtir du commun ; soit la prise de pouvoir de l’intransigeant et de l’intégriste de toute nature qui peut s’exprimer en toute impunité, puisqu’il n’est pas condamnable s’il n’est pas sectaire et violent. La radicalisation atteint toutes les religions et certaines formes de défense de la Laïcité aussi.


La question devient donc de savoir si la République des valeurs, celles de la laïcité, qui garantit la liberté de conscience en toute neutralité, va parvenir à garantir l’exercice libre de cette affirmation religieuse de nouvelle nature ?


La solution, nous disent Marine Le Pen ou Manuel Valls, qui réduisent tous les deux à leur manière la laïcité à une anti-islamisation de la société, serait celle d’un retour mythique à des sources fondatrices, qu’elles soient chrétiennes ou rationalistes. Le baptême de Clovis ou le sacre des Lumières. L’un et l’autre appartiennent à notre héritage c’est vrai et la laïcité n’est pas une table rase, mais on pourrait aussi préférer aller de l’avant plutôt que regarder dans le rétroviseur, en s’adaptant à notre nouveau paradigme.

Aller de l’avant de manière concrète avec ces quelques points d’attention :

Initier une pédagogie de la laïcité pour que nos emplacements puissent être liés aux uns aux autres sans devenir des frontières infranchissables.
Proposer dès l’école une éducation quotidienne à la liberté de conscience, comme voie d’émancipation pour tous, partageable par tous, et égale pour chacun.
Ne pas confondre les questions d’ordre public appelant à des solutions locales de bon sens et le principe constitutionnel de laïcité.


Montrer la convergence possible entre les valeurs religieuses ou les valeurs humanistes et les valeurs républicaines qui donnent sens à la République
Favoriser les projets citoyens qui permettent de rompre avec les zones d’habitation où l’on constate un repli de type communautariste et aider à y promouvoir l’égalité des chances.

La loi de 1905 doit être mieux connue et appliquée. Elle n’a besoin ni d’être durcie, ni d’être ramollie, ni encore d’être insidieusement contournée par des dispositifs réglementaires, ni d’être qualifiée, ni même d’être coincée dans une alternative ouverte/fermée qui polarise les oppositions.
A condition de l’expliquer, son socle suffit à nous projeter ensemble croyants, non croyants et indifférents dans une destinée commune. Le rêve français reste toujours celui d’une laïcité « de sang froid » comme le disait Aristide Briand, une laïcité de liberté qui se pense suffisamment forte pour assumer le pluralisme de notre époque mondialisée.



Biographie de l’auteur
Clémence ROUVIER, théologienne, est Directrice du Premier Cycle de la Faculté de Théologie à l’Institut Catholique de Paris (ICP), et Référente En Marche pour l’Eure-et-Loir où elle a été candidate aux élections législatives de 2017.

 

                                                

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II. Deuxième intervenant : Bernard Cohen-Hadad, Président du Think Tank Etienne Marcel,"Il n’y a pas de place pour le combat religieux dans l’entreprise !"


Il est des blessures de notre Histoire qui ont du mal à se refermer. Les relations entre l’Etat et les religions font partie de celles là. On entre immédiatement dans le domaine passionnel. Et la laïcité qui est au cœur du vivre ensemble se trouve embarquée dans ce tourbillon. Diabolisée, un comble ! La laïcité, c’est un peu comme la République on ne sait pas vraiment dans les détails ce que c’est, on en a tous entendu parler, on en a plus ou moins une vision personnelle mais on est là pour la défendre quand elle est menacée.

Le monde du « commerce » a toujours su privilégier l’échange, le conseil, la qualité du produit, le bénéfice éventuel, le partage et s’affranchir de certains dogmes. Et nos PME se sont accommodées de la diversité des religions de leurs salariés et les salariés ont toujours respecté la neutralité affichée de l’entreprise, ou des entrepreneurs, vis-à-vis des pratiques religieuses ou de leur absence. Depuis quelques années, avec l’Islam radical, tout est chamboulé. Les revendications religieuses se mêlent à la politique, l’économique, le social et le culturel. Le spirituel déborde sur le séculier. Ce qui se gérait avant par le dialogue, le respect des différences et dans la bonne entente est maintenant cristallisé. Nous sommes passés de la bonne intelligence, du respect des autres à une querelle permanente. Et cela au nom d’interprétations obscurantistes de la loi religieuse.

Mais l’image que certains donnent de la religion musulmane n’est pas la réalité de l’Islam. Faisons-le savoir ! Cela dépasse de loin la question relative au port du voile ou de signes distinctifs dans l’entreprise. Le malaise est profond dans notre société. Nous ne nous en tirerons pas avec des débats superficiels ou avec des lois de circonstances, sauf à renforcer les extrémismes politiques. Chacun a pu déjà mesurer les limites de nos lois, ou des décisions de Justice face aux provocations. Qui se souvient de la décision de la Cour de Justice de l’Union Européenne qui a consacré le principe de neutralité du fait religieux dans l’entreprise ou qui se penche encore sur le guide du fait religieux dans l’entreprise publié sous le précédent quinquennat ?

Depuis une vingtaine d’années, notre monde a bougé. L’entreprise privée, quelque que soit sa taille, ne s’est pas refermée sur elle-même. Dans la mondialisation des échanges, avec l’arrivée sur le marché du travail de nouvelles nationalités et l’intrusion du numérique dans tous ses processus, l’entreprise s’ouvre de plus en plus sur les territoires et tout ce qu’il l’entoure.


Y compris les diversités religieuses, philosophiques et leurs pratiques. Même les PME ont un regard qui dépasse l’échelon local et commencent à intégrer des démarches sociétales, travaillent à développer la parité, s’engagent pour la non discrimination et l’égalité des chances. En France, les grandes religions monothéistes dans le respect de la laïcité, et de l’espace public, ont fait évoluer leur communication et participent à des échanges réguliers sur la place de l’Homme dans l’entreprise, sauf l’islam radical. Car les mouvements religieux de radicalisation, de communautarisation extrême vont au rebours de nos chemins de vie, de l’accès au savoir et à la connaissance. Ils balayent notre choix de société dans la République.

La laïcité dans le monde du travail est là pour nous rappeler qu’il n’est pas acceptable d’assurer la promotion dans l’entreprise d’un monde « totalitaire » qui mélange espace privé et espace public. La totalité c’est broyer nos sensibilités: faire intervenir le religieux dans un domaine qui, par tradition, n’est pas le sien et apporter une réponse religieuse à des questionnements « profanes ».  Dans nos entreprises, jusqu’à présent, le prosélytisme avec plus ou moins de réussite était syndical. Il est maintenant devenu religieux. Et il nous surprend chaque jour.

C’est par exemple, pour une hôtesse d’accueil refuser d’accompagner un groupe d’hommes, pour un manutentionnaire refuser de ranger des bouteilles d’alcool dans une superette, ou encore pour un conducteur refuser de prendre le volant parce que le véhicule vient d’être conduit par « une » collègue, une femme…

Alors que l’on « réactive » le débat sur la place des religions dans l’espace public et dans les entreprises ne nous trompons pas d’enjeux. La laïcité ne saurait être sur le banc des accusés. Elle est le ciment qui lie nos diversités. Elle est une clef pour s’ouvrir aux autres, les découvrir ! Le terreau de la rose et du réséda, dans le poème d’Aragon. Il n’y a donc pas d’autre combat à mener dans l’entreprise, dans les territoires voire en Europe, que la priorité du développement économique des richesses pour l’emploi.

Biographie de l’auteur
Bernard COHEN-HADAD est diplômé d’études supérieures de droit, d’économie et d’histoire contemporaine. Courtier en assurances, il définit son action par la formule : « l’assurance doit jouer un rôle social ». Engagé dans le monde patronal, il est président de la commission financement des entreprises de la Confédération des Petites et Moyennes Entreprises (CPME) et de la CPME Paris Ile-de-France. Auteur de nombreux articles dans la presse et les médias sur les TPE et PME, Bernard COHEN-HADAD est président du think-tank Etienne Marcel (RSE-développement économique) et du Prix éponyme.

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III. Débats entre participants


Dans un premier temps,Clémence  a exposé les principes établis par les lois de 1901 et de 1905 qui régissent très clairement la place des croyances dans notre société, tordant le cou au passage à un certain nombre d’idées reçues en nous rappelant que la liberté de croire et d’exprimer sa croyance est garantie  à tous les citoyens par la loi.

Puis, Bernard a apporté un éclairage direct de l’application de ces principes dans la vie publique et notamment professionnelle.
Toutefois la discussion qui s’est alors engagée n’a pas pu se développer dans le temps imparti et devant l’intérêt  manifesté    nous avons été conduits à  proposer une réunion supplémentaire  sur ce sujet   le 8 juin et à rallonger d’une demi-heure la durée de nos petits déjeuners de façon à laisser plus de temps de discussion à ceux qui le souhaiteraient.